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Katharina Holderegger Rossier, Une chronique monastique de métaux et de pierre au féminin. La nécropole des bénédictines de La Trinité de Caen

Katharina Holderegger Rossier, Une chronique monastique de métaux et de pierre au féminin. La nécropole des bénédictines de La Trinité de Caen, de la fondation vers 1059/1060 jusqu’aux « rématrimonialisations » contemporaines. Évolutions, documentations, destructions, médiations, thèse de doctorat, dir. Luc Bourgeois (Université de Caen Normandie, CRAHAM – UMR 6273) et co-dir. Cécile Treffort (Université de Poitiers, CESCM – UMR 7302).

 

Résumé du projet de thèse

 

Une fondation féminine au cœur du projet princier caennais

Cette thèse propose la première étude systématique de la nécropole de l’abbaye béné-dictine de la Trinité de Caen, fondée vers 1059–1060 par Mathilde de Flandre, au moment où la ville s’affirme comme lieu de résidence et de mémoire ducale puis royale. Dans ce contexte, la fondation de La Trinité précède celle de Saint-Étienne de 6–7 ans et participe à un projet politique structurant. À la différence de l’abbaye masculine, qui ne développe ni véritable nécropole dynastique ni tradition funéraire abbatiale durable au-delà du tombeau de Guillaume le Conquérant – seul représentant pérenne de la dynastie fondatrice, tandis que ses deux premiers abbés, Lanfranc et Guillaume Bonne-Âme, achèvent leur carrière sur des sièges archiépiscopaux, avant d’être suivis par des abbés d’envergure limitée et d’origine plutôt modeste –, La Trinité voit se constituer, sur la longue durée, un ensemble funéraire cohérent, centré sur des figures féminines.

 

Cette dissymétrie institutionnelle et mémorielle se lit dans la sociologie des deux établissements, perceptible jusque dans leurs dénominations vernaculaires d’« Abbaye-aux-Dames » et d’« Abbaye-aux-Hommes ». Sans constituer des catégories strictes, ces appellations signalent une différence durable au sein d’un même système : la structuration de la nécropole elle-même apparaît étroitement liée à la sociologie des communautés. La Trinité se présente ainsi comme un lieu privilégié d’accueil et de représentation des élites féminines, tandis que Saint-Étienne ne développe ni la même continuité sociale ni la même centralité funéraire. Les deux institutions n’en restent pas moins étroitement liées et participent de dynamiques politiques et religieuses communes.

 

Loin d’être un simple lieu d’inhumation, la nécropole de La Trinité apparaît comme un espace dynamique de construction de la mémoire, où se déploie, sur près de sept siècles, une véritable histoire de l’autorité féminine. Elle rassemble la fondatrice, quelques princesses anglo-normandes laïques, la quasi-totalité des abbesses mortes en fonction à Caen, ainsi que, plus ponctuellement, des moniales et quelques laïcs masculins. Elle constitue ainsi un corpus exceptionnel par sa continuité, sa richesse documentaire et la diversité de ses formes. Elle peut être envisagée comme une « chronique matérialisée », où chaque monument participe à une écriture du passé, à la fois fixée dans ses supports et sans cesse réactivée par les usages, les récits et les transformations.

 

Dès l’origine, avec le tombeau exceptionnel de la fondatrice, la nécropole s’inscrit dans une phase d’expérimentation majeure de l’art funéraire, particulièrement sensible au long XIIe siècle. Les sépultures de la reine et des premières abbesses participent à ce moment d’invention au plus haut niveau, où formes, matériaux et dispositifs sont explorés avec une grande liberté. Cette intensité créative engendre une attention accrue portée à la mémoire monumentale, qui devient l’un des traits distinctifs de l’abbaye : l’art y appelle l’art ! Les œuvres de haut niveau en suscitent d’autres, dans une dynamique cumulative qui se prolonge, sous des formes renouvelées, jusqu’au long XVIe siècle, où réapparaissent des solutions tout aussi ambitieuses et novatrices, comme en témoigne le remarquable mausolée des sœurs Montmorency (1592), représentant deux abbesses et une moniale en femmes au sépulcre du Christ, recevant l’annonce de la Résurrection.

 

Faire de la nécropole un instrument de mémoire et de gouvernement

Comment les fondatrices et abbesses de La Trinité ont-elles fait de la nécropole un instrument de mémoire et de gouvernement ? Telle est la question centrale de cette recherche. Il s’agit de comprendre dans quelle mesure ces femmes, loin d’être de simples destinataires de leurs propres monuments – souvent anticipés de leur vivant et placés, à l’image de la sépulture de la fondatrice, dans les lieux les plus privilégiés –, en ont été les véritables actrices, voire les « curatrices ». Leurs tombeaux apparaissent dès lors comme des actes de gouvernement posthume, destinés à orienter durablement la mémoire de la communauté. Cette capacité d’agir s’inscrit dans une tension constante entre l’idéal de la règle bénédictine – fondée sur la vie communautaire, l’humilité et l’élection interne – et les réalités du pouvoir. Dès l’origine, l’imposition d’abbesses issues de la dynastie fondatrice inscrit la nécropole dans une logique aristocratique et dynastique. Sur la longue durée, la sociologie du couvent évolue : à un premier noyau étroitement lié à la famille fondatrice et aux grandes lignées anglo-normandes succède un recrutement progressivement plus local, intégrant des membres de l’aristocratie régionale puis, à l’époque moderne, des milieux bourgeois. Parallèlement, à partir de la fin du Moyen Âge, la généralisation des nominations royales introduit un décalage croissant entre des abbesses issues de familles proches du roi et une communauté plus enracinée localement. La nécropole conserve la trace de ces tensions : elle devient le lieu où se négocient, dans la durée, les rapports entre autorité spirituelle, hiérarchies sociales et pouvoir séculier.

 

En regard, les autres sépultures – princesses, moniales ou laïcs – sont intégrées selon des logiques différenciées de proximité, de visibilité et de légitimité. Tolérées dans certains espaces, reléguées dans d’autres, parfois réinterprétées, déplacées ou même condamnées au fil du temps, elles rendent perceptible une hiérarchie interne fortement structurée, qui reflète aussi les transformations sociales du couvent. L’ensemble forme ainsi un paysage funéraire sélectif, en constante recomposition, où la centralité des abbesses se construit autant par la mise en valeur de leurs propres monuments que par l’organisation – et parfois la restriction – de la mémoire des autres. Le cadre géographique est celui de la Normandie, au cœur des dynamiques politiques de l’espace anglo-normand, tandis que l’abbaye s’inscrit dans une tradition plus large de fondations féminines servant de nécropoles pour le versant féminin des élites dès le VIe siècle. La période privilégiée – du XIe au XIIIe siècle – correspond à des mutations majeures des formes de pouvoir et de mémoire, marquées notamment par la « révolution documentaire » et l’intensification des échanges culturels. Les périodes postérieures relèvent davantage de logiques de réinterprétation et de médiation, avec une rupture majeure à la fin du XVIIIe siècle, liée à la dissolution du cadre institutionnel entre 1790 et 1792.

 

Matérialité, mémoire et « matrimoine »

L’étude repose sur un corpus d’environ cinquante sépultures privilégiées, dont trente-deux peuvent être partiellement reconstituées dans leurs caractéristiques monumentales grâce à un réseau exceptionnel de sources : vestiges conservés, descriptions dans les chroniques et chorographies, relevés antiquaires, récits de voyage et archives. Les relevés antiquaires, issus de trois ensembles distincts, occupent une place particulière. Outre le célèbre recueil de tombeaux de François-Roger de Gaignières – dans lequel La Trinité de Caen dispose de l’un des dossiers les plus étoffés –, deux manuscrits produits au sein même du monastère sont mobilisés : un inventaire jusqu’à présent inédit (Londres, British Library, Ms. Egerton 887), qui a servi de base à la chronique illustrée du début du XVIIe siècle (Caen, MBAC, Ms. Mancel 80), mentionnée pour la première fois par l’abbé Gervais de La Rue, qui l’a également annotée vers 1819. La nécropole apparaît ainsi moins comme un ensemble figé que comme une stratification de médiations, où les monuments survivent autant dans la documentation que dans la pierre et le métal.

 

L’approche, résolument interdisciplinaire, accorde une attention particulière à la matérialité des tombeaux, envisagée comme productrice de sens. Les monuments sont ainsi analysés comme des expériences perceptives et corporelles, articulant écriture, image et espace. Trois axes structurent la recherche : les formes d’inscription du pouvoir ; les relations entre matérialité, réseaux et appartenances ; et les modalités d’intervention des abbesses dans l’organisation de la mémoire. Au-delà du cas caennais, cette thèse contribue à une réflexion plus large sur les rapports entre mémoire, pouvoir, identité et genre, en montrant comment l’analyse approfondie d’un site exceptionnellement documenté permet d’éclairer, par effet de focale, des dynamiques plus vastes. Elle met ainsi en lumière des paysages funéraires féminins qui, malgré l’attention croissante qu’ils suscitent depuis une génération dans le renouvellement des études monastiques, notamment genrées et à l’échelle interculturelle, demeurent encore insuffisamment étudiés.

 

La nécropole de La Trinité constitue ainsi un observatoire privilégié des interactions entre mémoire et identité. Les monuments cessent d’être des vestiges figés : ils deviennent des chroniques matérialisées, où l’histoire institutionnelle s’entrelace aux parcours singuliers de celles qui en furent les gardiennes. Beaucoup se distinguent par la force de leurs trajectoires et la résilience qu’elles inscrivent dans la mémoire du lieu. À travers l’étude des sépultures, il s’agit de restituer ces voix – expériences, aspirations, enthousiasmes – lorsque les conditions sociales leur ont permis de se transmettre jusqu’à nous. Ce travail entend ainsi contribuer aux processus contemporains de « rématrimonialisation », en rendant à ces présences féminines leur épaisseur historique et humaine.

 

Katharina Holderegger Rossier

 

Illustration du bandeau : Détail de la dalle funéraire de la reine Mathide, abbaye aux Dames Caen, XIe siècle.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Rédaction (1 juin 2026). Katharina Holderegger Rossier, Une chronique monastique de métaux et de pierre au féminin. La nécropole des bénédictines de La Trinité de Caen. Mondes nordiques et normands médiévaux. Consulté le 6 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16awh


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