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Tanguy Béraud, Une fondation de Judith, duchesse de Normandie, au début du XIe siècle : l’abbatiale Notre-Dame de Bernay

Résumé de la thèse de Tanguy Béraud, Une fondation de Judith, duchesse de Normandie, au début du XIe siècle : l’abbatiale Notre-Dame de Bernay, préparée sous la direction de Philippe Plagnieux et soutenue publiquement le 19 décembre 2025 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

  1. Problématiques et enjeux historiographiques

Longtemps considérée comme l’un des monuments majeurs des origines de l’architecture romane normande, l’église Notre-Dame de Bernay a pourtant souffert d’un paradoxe historiographique : fréquemment citée dans les synthèses consacrées à l’art roman et à la Normandie ducale, elle n’avait jamais fait l’objet d’une étude monographique exhaustive intégrant de manière conjointe les données historiques, archéologiques et architecturales. Les nombreuses restaurations subies par l’édifice depuis l’époque moderne, la rareté des sources écrites et les divergences d’interprétation relatives à sa chronologie avaient contribué à maintenir ouvertes plusieurs questions fondamentales concernant les conditions de sa fondation, le déroulement de son chantier et la place qu’il convient de lui accorder dans l’histoire de l’architecture monumentale du premier XIe siècle.

L’objectif principal de cette recherche a consisté à réexaminer le dossier de Bernay à la lumière des renouvellements récents de l’historiographie normande et des méthodes de l’archéologie du bâti. L’étude s’inscrit dans le contexte plus large de la renaissance monastique impulsée par les ducs Richard Ier et Richard II après les destructions et les recompositions institutionnelles consécutives aux incursions scandinaves des IXe et Xe siècles. À travers l’exemple de Bernay, il s’agissait d’interroger les modalités de la reconstruction religieuse du duché, les réseaux intellectuels et spirituels qui accompagnèrent cette dynamique ainsi que les mécanismes de circulation des formes architecturales entre la Normandie, la Bourgogne et la vallée de la Loire.

La première partie de la thèse est consacrée à l’étude historique de la fondation. Une réévaluation critique de l’ensemble de la documentation disponible, et en particulier du diplôme promulgué par Richard II en 1025, a permis de replacer la fondation dans son contexte politique, dynastique et religieux. L’analyse croisée des sources diplomatiques, des travaux récents consacrés au chartrier de Fécamp ainsi que des recherches sur les réseaux de confraternité liés à Guillaume de Volpiano renouvelle la compréhension du rôle joué par Judith de Bretagne dans la mise en œuvre du projet. L’abbatiale apparaît ainsi comme un établissement étroitement associé aux ambitions mémorielles, spirituelles et politiques du couple ducal.

  1. Approche archéologique et renouvellement documentaire

La seconde partie repose sur une enquête archéologique menée entre 2021 et 2024. Trois campagnes successives ont permis de constituer une documentation inédite sur l’édifice. La première a consisté en une numérisation intégrale de l’abbatiale au moyen de la lasergrammétrie et de la photogrammétrie. Ces relevés ont servi de support à une analyse systématique des maçonneries, des appareillages, des reprises et des altérations affectant l’ensemble du monument. Les campagnes suivantes ont été consacrées à l’étude détaillée des parements et des piles composées, éléments au cœur des débats historiographiques depuis plus d’un siècle.

Cette approche a permis d’élaborer une critique d’authenticité globale du bâti, d’identifier les principales interventions postérieures à l’époque romane et de proposer une lecture stratigraphique renouvelée des différentes parties de l’édifice. Le croisement des données archéologiques, architecturales et historiques a ainsi fourni les bases d’une réévaluation générale de la chronologie du chantier et des choix constructifs mis en œuvre au début du XIe siècle.

  1. Résultats et apports à l’histoire de l’architecture médiévale

Les résultats obtenus conduisent à réviser plusieurs interprétations admises jusqu’à présent. Alors que de nombreux auteurs envisageaient l’existence de campagnes de construction distinctes ou de modifications substantielles du projet initial, l’analyse met en évidence la remarquable cohérence du programme architectural. Les observations réalisées sur les maçonneries, les systèmes d’appareil et les structures porteuses démontrent que l’ensemble des parties romanes conservées relève d’un même projet de construction conçu dès l’origine. Les piles composées, longtemps interprétées comme des adjonctions successives ou comme le résultat de transformations en cours de chantier, apparaissent désormais comme des éléments appartenant au parti architectural initial.

Cette relecture conduit également à proposer une chronologie renouvelée du chantier. Les données recueillies permettent de situer l’ouverture des travaux entre 1013 et 1017, soit quelques années avant la disparition de Judith de Bretagne. L’étude confirme l’hypothèse d’une interruption temporaire du chantier après la mort de la duchesse, sans que celle-ci remette en cause la cohérence du projet initial. Les changements observés dans certains modes de construction, notamment dans le haut vaisseau de la nef, doivent être interprétés comme des adaptations techniques destinées à rationaliser l’avancement du chantier plutôt que comme les indices d’un nouveau programme architectural.

L’étude architecturale permet également de replacer Bernay dans un réseau complexe d’influences et d’échanges. L’abbatiale se distingue par la précocité et l’ambition de certaines solutions mises en œuvre : chevet à chapelles échelonnées, piles composées, emploi généralisé d’un moyen, voire grand appareil de pierre de taille particulièrement soigné, dispositifs de circulation élaborés dans les parties hautes. Ces caractéristiques révèlent l’existence d’un programme particulièrement ambitieux pour la Normandie du début du XIe siècle. L’analyse met en évidence des liens étroits avec plusieurs foyers majeurs de création architecturale, notamment la Bourgogne réformatrice et la vallée ligérienne.

Ces résultats conduisent à reconsidérer la place de l’abbatiale dans l’histoire de l’architecture médiévale. Bernay n’apparaît plus seulement comme un jalon précoce de l’architecture romane normande, mais comme l’une des expressions les plus ambitieuses des expérimentations architecturales du premier XIe siècle. Au-delà du seul cas de Bernay, cette recherche contribue à une meilleure compréhension des mécanismes de création architecturale en Francie occidentale autour de l’an mil. Elle met en évidence l’intensité des circulations d’hommes, de modèles et de savoir-faire au sein d’un espace profondément marqué par le renouveau monastique et les dynamiques d’échanges qui caractérisent ce que l’historiographie désigne souvent comme le premier âge d’or de la Normandie. Elle invite ainsi à replacer l’abbatiale de Bernay au cœur des réflexions consacrées aux origines de l’art roman et aux modalités de représentation du pouvoir dans la Normandie ducale.

 

Bibliographie :

  • Baylé Maylis, L’architecture normande au Moyen Âge, 2e éd. rev. et augm., Caen ; Condé-sur-Noireau, Presses universitaires de Caen ; Corlet, 2001.
  • Bauduin Pierre, La première Normandie, xe-xie siècles : sur les frontières de la Haute-Normandie, identité et construction d’une principauté, 2e éd., Caen [Mont-Saint-Aignan], Presses universitaires de Caen ; Publications des universités de Rouen et du Havre, collection « Bibliothèque du Pôle universitaire normand », 2006.
  • Bloche Michaël, Le chartrier de la Trinité de Fécamp : étude et édition critique 928/929 – 1190 ; postérité du fonds, thèse de doctorat, Université de Caen, 2019.
  • Lecouteux Stéphane, Réseaux de confraternité et histoire des bibliothèques : l’exemple de l’abbaye bénédictine de la Trinité de Fécamp, thèse de doctorat, Université de Caen, 2015.
  • Vergnolle Éliane, Saint-Benoît-sur-Loire : l’abbatiale romane, Paris, Société française d’archéologie, collection « Bibliothèque de la Société française d’archéologie. Nouvelle série », 2018.

                                                                                                                           

                                                              Tanguy Béraud, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Rédaction (1 août 2026). Tanguy Béraud, Une fondation de Judith, duchesse de Normandie, au début du XIe siècle : l’abbatiale Notre-Dame de Bernay. Mondes nordiques et normands médiévaux. Consulté le 13 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16nce


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